Une photo
controversée ayant fait le tour du monde:
Kevin Carter - Vulture & Child (1993)


Voici certainement une des photos
qui a déclenché le plus de polémiques à travers le monde. La vision quasi insoutenable d’un vautour attendant de dévorer une fillette squelettique au
bord de la mort. Le cliché a
provoqué une vive émotion dans les
journaux du monde entier mais aussi un déluge de critiques envers le
photographe Kevin Carter (photographe né en Afrique du Sud ayant couvert de
très nombreux conflits en Afrique).
Contexte :
Le cliché fut pris lors de la famine au Soudan, aux abords du village d'Ayod,
dans le Sud du pays, en février 1993. Le
pays était en pleine guerre civile, les animistes du Sud contre le gouvernement
islamiste du Nord. L'aide internationale était systématiquement détournée puis
envoyée en totalité au Nord par le gouvernement. Rapidement l'ONU préféra
stopper l'envoi de nourriture laissant le pays dans un chaos total et les
habitants dans la famine. C'est près d'un centre ONU, alors qu'il
photographiait des enfants s'y rendant que le photographe trouva la fillette
rampante. Elle aussi se dirigeait vers le centre, en quête de nourriture. Carter pris quelques photos de la scène avant
de chasser l'oiseau.
Carter explique dans ses notes comment la scène
s’est déroulée : « A environ 300 mètres du
centre d'Ayod j'ai croisé une toute petite fille au bord de l'inanition qui
tentait d'atteindre le centre d'alimentation. Elle était si faible qu'elle ne
pouvait faire plus d'un ou deux pas à la fois, retombant régulièrement sur son
derrière, cherchant désespérément à se protéger du soleil brûlant en se
couvrant la tête de ses mains squelettiques. Puis elle se remettait péniblement
sur ses pieds pour une nouvelle tentative, gémissant doucement de sa petite
voix aiguë.
Bouleversé, je me retranchai une fois de plus derrière la mécanique de mon
travail, photographiant ses mouvements douloureux. Soudain la petite bascula en avant,
son visage plaqué dans la poussière. Mon champ de vision étant limité à celui
de mon téléobjectif, je n'ai pas tout de suite remarqué le vol des vautours qui
se rapprochaient, jusqu'à ce que l'un d'eux se pose, apparaissant dans mon
viseur. J'ai déclenché, puis j'ai chassé l'oiseau d'un coup de pied. Un cri
montait en moi. J'avais dû parcourir 1 ou 2 kilomètres depuis le village avant
de m'écrouler en larmes. »
Le New York Times publia le cliché quelques
mois plus tard, il fut immédiatement repris par l'ensemble des grands journaux
à travers le monde. Le succès de la photo aidant, le photographe reçu le prix
Pulitzer en avril 1994.
Description :
La photographie de Kevin Carter nous montre une scène poignante d’un
enfant mourant de faim, recroquevillé, tête baissée vers le sol, essayant de se
lever… Juste derrière, est posté un vautour qui guète l’enfant émacié, à
seulement quelque pas, attendant patiemment sa mort…
Le paysage est une terre aride, rougeâtre, parsemée de brindilles sèches. L’arrière plan est flou, ce qui permet de
mettre en évidence les sujets de la photo, que sont l’enfant (sur lequel le
point est fait) et le vautour. Il y a un contraste fort entre
l'enfant, le vautour et l’environnement. Les 2 sujets principaux sont très
sombres (le noir de la peau et le noir du plumage) alors que le paysage arbore
des teintes plutôt claires. L'auteur a utilisé un angle de vue classique, face
au sujet. Mais le photographe était probablement baissé, afin de se mettre au
même niveau que celui ou se trouvent les sujets de la photographie. La relation
de proximité entre le spectateur et la scène s’en trouve renforcée.
Analyse :
Il y a évidemment la figure de l’enfant, synthétisant toute l’horreur de ces
êtres humains livrés à eux-mêmes et mourant de faim. Il y a aussi le cadre
désertique, aride et sans vie. Mais il y a surtout la présence du vautour, avec
toute la symbolique de la mort, du charognard qui guette la fin d’une vie, que
cela représente. La similitude entre la posture de la petite Soudanaise et
celle de l'animal renforce la dramaturgie de la scène : la proie et le
prédateur s'y observent en une même figure, comme si l'épuisement de la victime
avait calqué sa forme sur l'attente du rapace.
Le monde diplomatique tient à ce sujet
une analyse pertinente de la photo dans un numéro d’août 1994 : Que faut-il pour qu'une photo fasse « le tour du monde »
? Le malaise que nous ressentons devant la photo de Kevin Carter tient moins à
l'atrocité de son référent (la réalité à laquelle elle renvoie) qu'à l'enchère
de sa rhétorique : sans ce vautour, en effet, pas d'image. C'est de lui qu'elle
tire tout, non parce qu'il pourrait réellement s'attaquer à l'enfant dans
l'instant suivant, mais pour ce qu'il signifie comme figure de style. Cadrée
toute seule dans sa prostration pourtant pathétique, la petite fille ne « vaut
» rien à nos yeux, en tout cas pas un prix Pulitzer : le fait brut, si
scandaleux soit-il, ne suffit plus à impressionner les esprits, à ce que sa
représentation, s'ajoutant à tant d'autres, fasse, selon l'expression
consacrée, « le tour du monde ».
Polémiques
autour de la photo :
-Certains journalistes ont
critiqué Kevin Carter pour avoir pris ce cliché, allant même jusqu’à parler de
mise en scène. Le journal St.-Petersburg Time lui reprocha de n’être qu’un
second vautour sur le lieu de la photo, n’aidant pas la petite fille autrement
qu’en chassant l’oiseau au bout de 20mn, après avoir pris la photo (Carter à en
effet reconnu qu’il attendait pour prendre sa photo que le vautour ouvre les
ailes, en vain) Il avoua après cela avoir longtemps regretté de n’avoir pas
aidé celle-ci, et expliqua que les journalistes avaient pour consigne de ne pas
toucher les habitants souffrant de famine, pour éviter toute maladie.
-3 mois après avoir reçu le prix Pulitzer, en juillet 1994, Kevin Carter laissa
une lettre d'adieu dans laquelle il évoquait des souvenirs de guerres, de
famines, d'enfants mourants, et la force avec laquelle ils le hantaient. S’ajoutaient à
cela des problèmes d’argent, la mort d’un ami proche et la violence des
critiques qui lui étaient adressées pour cette photo…A 33 ans, il venait
de mettre fin à ses jours. Ses amis racontent qu’il n’a jamais pu oublier l’horreur
de son travail...
Une
photo humanitaire efficace : Malgré les critiques, de nombreuses
voix se sont élevées pour féliciter l’impact de cette photographie sur
l’opinion et ainsi rendre hommage au travail de Carter, en rappelant que cette
photo fût le déclencheur d'une action humanitaire d'envergure au Sahel (il
était très difficile, depuis les actions
menées en Somalie, de mobiliser l'opinion).
L’article du monde diplomatique d’août 1994 défend d’ailleurs le photographe et rend hommage au travail des
photojournalistes : Le procès est classique : quand il n'est pas
purement et simplement accusé de " voyeurisme ", le photojournaliste
est au minimum suspect de froideur (et donc d'un certain degré de duplicité,
sinon de complicité) envers l'horreur qu'il dévoile. L'argument fut notamment
opposé aux innombrables reporters, témoins passifs de l'interminable agonie de
la petite Omayra Sanchez dans la boue d'Armero en Colombie, le 16 novembre
1985. Face à l'opression, aux exactions, rien n'est pire que l'absence d'enquête et
de témoignages. Contre l'atrocité, mieux vaut donc n'importe quelle image que
pas d'image du tout, quelles que soient son ambiguïté, les motivations de son
auteur, la part de l'engagement, de la fascination... ou de la routine. Après tout,
qui se serait soucié du sort du demi-million de Soudanais en sursis, des
famines de l'Erythrée ou des assiégés de Sarajevo sans l'action des reporters
et le choc visuel de leurs constats ? Tel est le message délivré, au moyen
d'une opposition simple et efficace, par ce prix Pulitzer : abandonnerons-nous
les populations du Sud soudanais aux vautours ?
La publicité au secours des grandes causes :
La faim tue toutes les quatre secondes, Action contre la faim, 2002
Photographie de Jonh Jones pour l’Agence verte © DR

Contexte : Il s’agit d’une publicité faisant partie
d’une campagne de sensibilisation d’Action contre la Faim, réalisée par
l’Agence Verte. L’affiche est illustrée
par une photographie de Jonh Jones, prise, comme la première photo, dans le sud
du Soudan. Elle fut déclinée en affichage et en insertion presse, et fut
diffusée le 15 octobre 2002.
La FAO estime que 24 000 personnes
meurent chaque jour de la faim soit plus d'une personne toutes les 4
secondes. 815 millions de personnes
souffrent de malnutrition et 30 millions (principalement des enfants de moins
de 5 ans) en meurent chaque année.
Plan média :
- L'affichage : plus de 2 500 affiches grand format (4x3, 320x240 et 120x176)
sur Paris, la région parisienne et la province.
- Presse : plus d'une vingtaine de supports (quotidiens, généralistes,
féminins…)
Description/Analyse
générale de la publicité :
On a un sens de lecture en Z vertical avec tout d’abord une accroche, en haut
sur fond noir : la faim tue toutes les 4 secondes. Ensuite vient la
photographie au centre, puis la body-copy : « Mourir de
malnutrition n’est pas une fatalité. Partout où Action contre la Faim
intervient et installe des centres de nutrition thérapeutique, des enfants sont
sauvés. Vous-aussi, aidez nous à combattre la faim, aidez-nous à sauver des
enfants dans les 40 pays où nous sommes présents. » Enfin, vient un
bandeau invitant au don, avec une adresse postale et un site internet, accompagné du logo de
l’association, dans le coin en bas à droite.
« La faim tue » est en
gros caractères, (à l’image des messages
d’avertissement sur les paquets de cigarettes) le terme « toutes les 4 secondes » rend l’information plus
percutante, et l’œil associe directement l’accroche à la photographie en
dessous…
Description/Analyse
de la photographie : Un enfant très maigre est recroquevillé comme
sur la première photo (bien que sa posture soit, si j’ose dire, moins abattue,
la tête posée sur les genoux) ici au centre de l’image, avec à coté de lui un
récipient en bois vide. L’environnement autour de lui se limite à des murs
vierges, seules deux fenêtres permettent à la lumière de rentrer et fournissent
un éclairage.
Concernant l’analyse de cette photographie, le travail de
cadrage, de retouche et de mise en scène est bien plus important que sur la
première photo. Il permet ici une certaine esthétisation de la misère et de la
douleur. Il y a un recours à des effets dramatiques. Ainsi, la photo semble
enveloppée d’une teinte rougeâtre, accentuant l’aspect violent et le sentiment
d’urgence qui s’en dégage. L’enfant situé précisément au centre de l’image,
mais aussi au centre de la pièce, témoigne d’un cadrage murement réfléchi.
La
photo semble d’avantage mise en scène que la première, avec une symbolique très
forte : un enfant recroquevillé dans une pièce vide, seul et désemparé
face à l’horreur de sa situation, un récipient vide posé à coté de lui
symbolisant évidemment la faim. Sa position recroquevillée mais surtout
l’accroche en caractères gras au dessus de sa tête sonne comme une menace à
venir, comme un compte à rebours avant la mort (à l’image du vautour sur la
photographie de Carter)…
Les ombres surs les murs, le sol et le plafond
accentuent cet aspect menaçant. Le choix d’un enfant est également très fort,
il permet de personnifier les chiffres donnés et de recourir à l’émotion. Comme
sur la première photo, nous sommes confrontés à la vision d’un enfant démuni,
affamé et seul. Comme pour renforcer cette idée, Le lieu est très froid, un sol de béton et des murs vierges, dont la
tristesse est renforcée par la coloration rouge… Cela accentue le sentiment de
compassion du spectateur. Enfin, la photo est prise au niveau du sol, à hauteur
d’homme, plaçant le public en face de l’enfant recroquevillé, focalisant son
attention sur ce petit être fragile pris entre 4 murs... Il s’agit d’imposer
une réalité à l’œil de l’observateur pour le pousser à agir.
Après avoir fait appel au pathos
du spectateur, la publicité fait appel à sa raison, via la body-copy qui donne
des informations sur l’association et qui invite au don « aidez-nous à
combattre la faim, aidez nous à sauvez des enfants », renforcé par le bandeau en dessous, qui
explicite encore d’avantage le message : Avec nous, combattez la faim,
envoyez vos dons…
Comparaison : On peut se demander, avec ces
deux images mettant en lumière un même sujet, la famine au Soudan, en quoi le
statut de publicité diffère de celui de photoreportage et influence la portée,
la perception, de la photographie.
Il me semble que la publicité, de par son
statut même de publicité met une certaine distance avec le sujet, plus
importante que dans le photoreportage. A mon sens, la mise en scène est plus
ressentie dans la publicité d’Action Contre la Faim, la photo semble plus « propre »,
répondant à une volonté de la publicité, malgré tout ce qu’on pourra en dire,
d’être relativement pudique… Sur l’affiche, l’enfant est photographié de plus
loin que sur la photo de Carter, et surtout il est seul, la présence du vautour
sur la première photo, ayant suscité tant de polémique, participant à la
symbolique et au message violent adressé par le photoreporter. Le travail de ce dernier serait peut-être plus libre que celui des agences de publicité, mais aussi plus exposé à la
critique…
Les deux images ne possèdent pas
les mêmes supports : si l’une bénéficie d’un cadre relativement sérieux et
reconnu comme tel, la presse
d’information couplé au statut de reportage, l’autre recours aux méthodes de la
publicité est n’est donc pas perçue de la même manière par l’observateur, en
général plus méfiant, même dans le cas d’une communication à but humanitaire…
Enfin, Le texte de l’affiche me
semble aussi rajouter une distance avec le sujet de la photographie. Associé à
un message clairement énoncé, Il oriente en quelque sorte aussi la visée de la
photo, ici en appelant au don pour Action contre la Faim, et à une démarche
presque culpabilisatrice vis-à-vis du lecteur. Le photoreportage, à mon sens,
place l’observateur en face d’une réalité, sans en expliciter la portée (bien
qu’il y ait sans doute songé), le laissant libre de son interprétation et d’une
prise de conscience personnelle… Libre à chacun de penser quelle démarche est
la plus efficace pour mobiliser.
Alors que la publicité tend
à utiliser des images fortes comme outil
pour résumer une situation, pour faire passer un message orienté, Le photo
reportage à d’avantage un rôle de témoin, il offre une image parmi d’autres
d’une situation, et il n‘a pas pour objectif de tout dire en une photographie, parce que, justement, c’est impossible…